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L'organisation de la Coupe du monde de football 2014 : quels enjeux pour le Brésil?

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Le 30 octobre 2007, la FIFA rendait publique sa décision concernant le choix du Brésil comme pays hôte de la Coupe du monde de football 2014. Alors que cette décision semble s’inscrire dans une dynamique de reconnaissance de la puissance brésilienne à l’échelle internationale, le gouvernement brésilien saura-t-il se servir de cet évènement à bon escient pour redorer son blason au plan national et pour renforcer son identité sur la scène internationale? Pour y parvenir, le Brésil devra d’abord relever plusieurs défis d’envergure relativement à l’organisation de cet évènement.

Le choix du Brésil comme pays hôte de la Coupe du monde : une victoire de la diplomatie brésilienne?

C’est à la suite d’un communiqué publié le 7 mars 2003 par la Fédération internationale de football association (FIFA) et dans lequel elle annonçait la tenue de la prochaine Coupe du monde (2014) en Amérique du Sud que certains pays de la région, notamment le Brésil, la Colombie et la Bolivie, ont commencé à s’y intéresser. Dans l’imaginaire des dirigeants de ces pays, cette compétition représentait une formidable opportunité de se faire connaître sur la scène internationale, d’autant plus que cette 20e édition sera la toute première à se dérouler en Amérique latine depuis celle de 1978, qui s’est tenue en Argentine.

C’est dans ce contexte que la Colombie a déposé sa candidature en juillet 2006; ensuite, c’était le tour de la Bolivie puis du Brésil, qui ont déposé respectivement leurs candidatures en mai 2007 et en juillet 2007. La candidature de la Bolivie a toutefois été écartée par la FIFA en raison de son déficit de stades situés à moins de 2 500 mètres d’altitude, nouveau critère de sélection instauré par la FIFA. Quant à la Colombie, elle décida de retirer sa candidature, puisqu’avant la réunion de travail de la Confédération sud-américaine de football (CONMEBOL) (le 17 juillet 2007) – qui regroupe l’ensemble des fédérations nationales de football latino-américaines – elle ne disposait d’aucun soutien important au sein de la CONMEBOL, le Brésil lui ayant ravi la vedette. C’est donc sans surprise que le choix du Brésil comme pays organisateur a été validé le 30 octobre 2007 par la FIFA. Ricardo Teixeira, alors président de la Confédération brésilienne de football (CBF) a évoqué à cette occasion une «conquête historique pour le pays et le peuple brésilien».

Si l’on s’en tient aux propos de M. Teixeira, cette victoire n’est pas le fruit du hasard; elle serait plutôt le produit des efforts déployés par la diplomatie brésilienne tout au long du processus. Les autorités brésiliennes, y compris le président du Brésil d’alors, Luiz Inácio Lula da Silva, auraient influencé cette décision en recourant à une stratégie de pénétration abdominale du système régional et international de football, c’est-à-dire en se servant de la société civile brésilienne et des institutions telle la CBF pour mieux faire entendre leur voix à la fois au sein de la CONMEBOL et à la FIFA. C’est ce qu’explique Thomas Pitrat, spécialiste du Brésil, lorsqu’il affirme que «la stratégie du Brésil a été, non pas de se battre contre des candidatures concurrentes, mais d’en empêcher l’existence même […] Par des manœuvres d’influence au sein d’organisations régionales et internationales, et des orientations normatives, toutes appuyées par le gouvernement, la candidature brésilienne a été la seule présentée à la FIFA, et de fait déclarée victorieuse».

Quels enjeux pour le gouvernement brésilien?

Comme pour tout évènement d’une telle ampleur, l’organisation du mondial 2014 présente plusieurs enjeux nationaux et internationaux pour le gouvernement brésilien. Pour n’en étudier que quelques-uns, et ce, de manière sommaire, on retiendra les enjeux diplomatiques, sécuritaires et politiques. 

1)     Au plan diplomatique

L’organisation de la Coupe du monde 2014 pourrait aider le Brésil à renforcer son identité à l’échelle internationale, ce qui lui permettrait de prétendre davantage au rang de grande puissance. De fait, derrière la vitrine sportive se cache toute une philosophie de politique étrangère axée sur le soft power, laquelle consiste pour un État à mettre l’accent sur les moyens de persuasion et d’influence pacifique plutôt que sur la menace et la contrainte (hard power) au moment de défendre ses intérêts sur la scène internationale. Pour le Brésil, il pourrait s’agir de consolider son identité de «nation de football», puisqu’il existe déjà un lien fort entre le Brésil et le football dans l’imaginaire collectif. Cette dimension symbolique de l’identité brésilienne avait d’ailleurs été résumée en 2013 par la présidente brésilienne, Dilma Rousseff, lorsque répondant aux critiques de Joseph Sepp Blatter, président de la FIFA, au sujet des lenteurs dans l’organisation de la compétition, elle déclarait qu’«au Brésil, la Coupe du monde serait chez elle, car le Brésil est le pays du football».

L’organisation de cet évènement offre également la possibilité au Brésil de valoriser son multiculturalisme, sa langue et ses valeurs. Il s’agit en quelque sorte de construire des images valorisantes à usage communicationnel externe qui lui permettront d’une part de se faire identifier désormais comme étant un pays attrayant et pacifique et d’autre part, de faire une démonstration de force économique et technologique, preuve de sa crédibilité et de sa puissance à l’échelle régionale et internationale.

2)     Au plan sécuritaire

Le Brésil apparaît confronté à un dilemme important. D’un côté, en renforçant les mesures de sécurité et en déployant plusieurs unités de police, y compris éventuellement l’armée dans les favelas, il y a risque de violation des droits de l’homme, puisque les populations continuent de manifester contre les sommes abyssales investies dans l’organisation de l’évènement. De plus, le Brésil est l’un des pays d’Amérique latine où le taux d’homicides associés aux bavures policières est l’un des plus élevés. Pour ne citer que le cas de Rio de Janeiro en 2012, on dénombrait près de 1 890 homicides liés aux bavures policières, ceci sans compter le fait que les Brésiliens gardent en mémoire la répression de 2013, lors de la Coupe des confédérations, et qui avait fait plusieurs morts et blessés.

D’un autre côté, le gouvernement est tenaillé par la FIFA, qui lui demande de renforcer la sécurité en raison du degré élevé de violence associée aux organisations criminelles. En 2013 par exemple, la seule ville de Rio de Janeiro affichait un taux d’homicides liés au crime organisé de près de 24,7 personnes par tranche de 100 000 habitants. Compte tenu du fait que le pays recevra plusieurs milliers de touristes, y compris certains chefs d’État et de gouvernement, la nécessité de renforcer la sécurité est d’autant plus pressante que certains analystes évoquent même la possibilité d’actes terroristes. C’est le cas de Michel Misse, spécialiste des questions de violence à l’Université fédérale de Rio de Janeiro, qui affirme que «si le Brésil n’est pas un pays visé par le terrorisme, la projection mondiale de l’évènement et l’attentat du marathon de Boston incitent forcément à la vigilance». Les autorités brésiliennes semblent avoir pris la mesure de la menace, puisqu’au cours d’une visite dans l’État de Piaui (Brésil) en février 2014, la présidente brésilienne a déclaré que le «Brésil [était] prêt pour assurer la sécurité de ses citoyens et de ses visiteurs». Mme Rousseff a par ailleurs précisé que dans le cadre de la sécurisation des stades et des milliers d’étrangers qui prendront part à la Coupe du monde 2014, le gouvernement a investi près de 800 millions $ US.

3)     Au plan politique

À la veille de l’élection présidentielle d’octobre 2014 et surtout suite au scandale suscité par les récentes révélations de corruption au sein de Pétrobras à l’époque où Mme Rousseff y siégeait à titre de présidente du conseil d’administration, la Coupe du monde peut jouer un rôle de catalyseur de conscience au sein de la population brésilienne. Compte tenu de la passion des Brésiliens pour le football, une victoire de la sélection nationale pourrait inciter les populations à vivre intensément ces moments d’euphorie et à mettre ainsi en veilleuse leur ressentiment quant aux politiques mises en place par le gouvernement en vue de l’organisation de cette compétition. Selon les estimations données par Solidar Suisse – qui est une organisation non gouvernementale suisse dont le but est de promouvoir un monde plus juste sur le plan social, économique et politique – près de 150 000 Brésiliens ont été expulsés de leurs maisons pour céder la place à la construction des stades, des aéroports, des routes et des hôtels. Près de 14,5 milliards $ US ont été investis dans la construction ou plus généralement l’organisation de l’évènement alors que, poursuit Solidar suisse, les conditions de vie de la population y demeurent précaires.

Dans ce contexte, il apparaît plutôt difficile de partager l’idée de la présidente Rousseff, qui affirmait au cours d’une rencontre avec des journalistes sportifs brésiliens en avril 2014 que «le déroulement de cette compétition n’aurait aucune influence sur les élections […] Le Brésil peut être champion et moi perdre l’élection. Il peut ne pas y arriver et moi être réélue». S’il est vrai que la première option paraît plausible, tout au moins dépendamment de l’humeur de la population, la seconde l’est encore moins, puisque la défaite du Brésil ne ferait qu’attiser la colère de la population, qui pourrait alors sanctionner les supposés «égarements» des politiques gouvernementales par le biais du vote.

En définitive, le gouvernement brésilien devra agir avec beaucoup de finesse dans l’opérationnalisation des politiques qu’il a définies au sujet de l’organisation de la Coupe du monde 2014. Autant cet évènement recèle des avantages insoupçonnés pour le gouvernement brésilien, autant il pourrait compromettre la réélection de Dilma Rousseff, tout en contribuant à la déconstruction systématique de certains attributs de puissance du Brésil.  

Cyprien Bassamagne Mougnok - Candidat au doctorat en études internationales et auxiliaire de recherche au Centre d'études interaméricaines

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