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La crise vénézuélienne et ses répercussions sur les processus d'intégration régionale dans les Amériques

Un an après la disparition du président Chavez, le Venezuela traverse une crise politique qui embarrasse l’ensemble de la communauté interaméricaine. Cet embarras découle notamment des dissensions entre les dirigeants de la région quant à la stratégie à adopter pour aider le Venezuela à sortir de cette crise. Alors que certains suggèrent une intervention militaire, d’autres prônent la médiation à travers le dialogue. Les Amériques se trouvent ainsi confrontées à une crise qui semble mettre à l’épreuve son processus d’intégration régionale.

L’inimitié au centre de la crise

Partie des manifestations de la population qui revendique de meilleures conditions de vie, la crise vénézuélienne a été très tôt récupérée et instrumentalisée par l’opposition locale, qui reste impatiente d’en découdre avec le président Maduro. Cette instrumentalisation a été d’autant plus intense que le gouvernement en a profité pour déplacer le débat des préoccupations socioéconomiques vers un terrain où il s’est toujours senti à l’aise : celui de la confrontation politique. Pourtant, comme l’a mentionné le secrétaire général de l’Organisation des États américains (OÉA), José Miguel Insulza, lors de l’investiture de Michelle Bachelet le 11 mars 2014 au poste de présidente du Chili, «les deux parties ne se reconnaissent pas mutuellement comme étant des interlocuteurs valables pour discuter d’une éventuelle sortie de crise». Alors que le président Maduro brandit sa légitimité électorale pour justifier sa position, l’opposition invoque de nombreuses irrégularités qui auraient entaché les élections d’avril 2013. Les deux parties se retrouvent ainsi impliquées dans un jeu à somme nulle qui semble illustrer la dialectique de l’adversité et de l’inimitié en politique.

Or, l’inimitié en politique est synonyme de violence, qu’elle soit physique ou symbolique. Comme nous l’enseigne Carl Schmitt à travers son ouvrage sur La notion de politique; théorie du partisan (1972), cette notion renvoie à la perception de l’«autre» comme étant un ennemi, un subversif; et celui-ci est à détruire par tous les moyens. Dès lors, l’inimitié est à l’opposé de l’adversité, laquelle implique a contrario une compétition dans laquelle les acteurs acceptent la défaite avec un esprit de « fair-play », puisqu’ils ont intériorisé l’idée de l’irréversibilité de la violence. Norbert Elias dans Sport et Civilisation : la violence maîtrisée (1994), parle de la parlementarisation de la vie politique, c’est-à-dire le processus à travers lequel on introduit les règles du sport dans la politique — le fair-play par exemple — ce qui contribue à la pacification des relations politiques.

C’est le déficit de parlementarisation de la vie politique qui explique en partie le degré élevé de conflictualité qu’on observe aujourd’hui au Venezuela et qui nuit à la mise en place d’une véritable politique de sortie de crise. Cette situation conduit l’opposition à penser que les propositions du gouvernement – la création d’une commission de vérité, par exemple —  relèvent d’une stratégie de bricolage politique, qui ne lui offre aucune garantie lors des négociations.

L’internationalisation de la crise

Les 16 et 17 février 2014, la crise vénézuélienne a pris une tournure internationale avec l’expulsion de trois diplomates américains ainsi qu’avec le lancement d’une vaste campagne de piratage des sites gouvernementaux par le collectif international de pirates informatiques dénommé Anonymous.

Jeffrey Gordon Elsen, Kristopher Lee Clark et Breean Marie MC Cusker ont ainsi été déclarés «persona non grata» par les autorités vénézuéliennes, qui les accusent de conspiration. Caracas décrit également les autorités américaines, notamment le secrétaire d’État, John Kerry et le vice-président, Joe Biden, comme étant des «assassins du peuple», puisqu’ils encourageraient les manifestations qui ont déjà coûté la vie à une quarantaine de  Vénézuéliens. Tout en déclarant qu’il étudiait la suite à donner à l’expulsion de ses ambassadeurs, Washington a immédiatement réfuté ces accusations, qu’il a qualifiées d’«absurdes». Le gouvernement américain a d’ailleurs invité Caracas à se concentrer sur la résolution de ses problèmes socioéconomiques plutôt que d’avancer de simples déclarations dénuées de tout fondement.

Quant au collectif Anonymous, en réponse à la répression des autorités vénézuéliennes, il s’est attaqué à une série de sites gouvernementaux, notamment celui de la Fondation Gran Mariscal de Ayacucho, qui est un organisme qui délivre des bourses d’études supérieures. Il aurait également infiltré les comptes électroniques de plusieurs responsables gouvernementaux, y compris le compte Twitter du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), qui est la formation politique du président Maduro; modifiant sa photo de profil et sa description.

Par ailleurs, le 5 mars 2014, lors de la commémoration du premier anniversaire de la disparition d’Hugo Chavez et à laquelle prenaient part les présidents cubain, bolivien et nicaraguayen, Nicolas Maduro a annoncé la rupture des relations diplomatiques avec le Panama. «Devant la conspiration ouverte par l’ambassadeur du gouvernement panaméen à Washington au sein de l’OÉA, j’ai décidé de rompre les relations politiques et diplomatiques avec le gouvernement actuel du Panama et de geler toutes les relations commerciales», a déclaré le président vénézuélien. Quatre diplomates panaméens, dont l’ambassadeur Pedro Pereira, ont ainsi été expulsés. Cette décision semble être une réaction de Caracas face à l’initiative panaméenne de convoquer une rencontre des ministres des Affaires étrangères de l’OÉA pour discuter d’une éventuelle intervention dans la crise.

Dans un même ordre d’idées, au cours de la 25e session de la Commission des droits de l’homme de l’ONU qui s’est tenue le 3 mars 2014 à Genève, le ministre vénézuélien des Affaires étrangères, Elías Jaua, a dénoncé l’ingérence des «puissances impérialistes» dans les affaires intérieures de son pays à travers l’instrumentalisation des médias locaux et internationaux. Il a tenu à mettre en garde la communauté internationale contre l’utilisation idéologique de la notion des droits de l’homme dans le but de promouvoir les intérêts des puissances étrangères au Venezuela. Enfin, la crise vénézuélienne a retenu l’attention de plusieurs organisations régionales dans les Amériques, y compris le Conseil épiscopal latino-américain (CELAM), qui invite les deux parties au dialogue.

Les Amériques divisées au sujet de la crise

La crise vénézuélienne divise les dirigeants des Amériques autant au sein de l’OÉA que dans les organisations régionales latino-américaines. Lors d’une séance de travail du conseil permanent de l’OÉA qui s’est tenue en mars 2014 à Washington et qui portait sur la crise au Venezuela, plusieurs dissensions ont été enregistrées au sujet d’une éventuelle intervention. Alors que certains désapprouvaient cette option, d’autres la défendaient énergiquement. C’est le cas des États-Unis, qui soutiennent qu’il est impératif qu’une troisième partie intervienne et facilite le dialogue au Venezuela, compte tenu du fait que l’opposition n’a ni confiance au gouvernement, ni représentation légitime. Washington justifie davantage sa position en affirmant que le Venezuela a violé la Convention interaméricaine des droits de l’homme en «confrontant les manifestants pacifistes avec la force et parfois avec des vigiles armés, en réduisant la liberté de presse et d’assemblée nécessaire à la tenue d’un débat politique légitime et en démonisant l’opposition». Les pays tels le Canada et le Panama semblent partager ce point de vue, puisque comme les États-Unis, ils ont refusé de signer la déclaration finale de l’OÉA – qu’ils jugent partiale – à travers laquelle 29 pays membres ont voté pour la poursuite du dialogue, soutenant ainsi le gouvernement Maduro dans sa gestion de la crise.

Il convient de préciser que même si l’OÉA avait voté une résolution contraire à celle qu’elle a adoptée, il lui aurait été difficile de la mettre en œuvre en raison du refus des autorités locales de coopérer avec elle en la matière. C’est ce qu’explique Carlos Luna, enseignant de politique étrangère à l’Université centrale du Venezuela, lorsqu’il affirme qu’au-delà du fait que l’OÉA favorise les décisions prises par consensus ou par une majorité des deux tiers, toutes ses missions doivent préalablement faire l’objet d’une invitation ou d’une autorisation du pays d’accueil.  

Dès lors, cette crise vient raviver au sein de l’OÉA d’autres tensions entre les États-Unis et les dirigeants latino-américains d’obédience socialiste, qui contestent l’influence américaine dans la région. Ces dissensions demeurent très frappantes au sein de la classe politique latino-américaine. Pour ne citer qu’un seul cas, alors que les pays membres de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA) soutiennent unanimement l’administration Maduro, les dirigeants colombien et panaméen – plutôt de droite — sont accusés par Caracas d’ingérence dans ses affaires internes. M. Maduro a même traité son homologue colombien, Juan Manuel Santos, de «menteur et d’insolent». La droite latino-américaine est ainsi accusée de soutenir un complot fomenté par les États-Unis et l’opposition locale et qui vise à déstabiliser le régime en place. On assiste à une sorte d’idéologisation de la crise au sein de la classe politique latino-américaine, laquelle met à l’épreuve la capacité des dirigeants à adopter une position consensuelle, comme cela avait été le cas dans le passé.

Pour ne prendre que le cas de l’Union des Nations sud-américaines (UNASUR), dès ses débuts en 2008, elle a su se distinguer dans la gestion des crises régionales en les résolvant de façon autonome et consensuelle. Comme le précise Olivier Dabène, président de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (OPALC), l’UNASUR a su intervenir efficacement dans la crise bolivienne de 2008 alors que ce pays était en proie à des tensions séparatistes. En 2009, elle est parvenue à rapprocher le Venezuela et la Colombie, qui avaient rompu leurs relations diplomatiques à la suite de la signature d’un accord de coopération militaire entre la Colombie et les États-Unis. En 2010, elle a adopté une ambitieuse clause démocratique en réponse à un soulèvement policier qui menaçait le président Correa en Équateur; c’est d’ailleurs au nom de cette clause qu’elle a décidé unanimement d’exclure le Paraguay en 2012 après le coup d’État perpétré contre le président Lugo. En 2013, l’UNASUR a soutenu le président Maduro, dont l’élection était contestée, et s’est rangée derrière le président bolivien, Evo Morales, lorsqu’il exigeait des excuses de la part des Européens qui avaient refusé à son avion le survol de leur territoire. Chacune de ces crises, poursuit M. Dabène, a donné lieu à la convocation dans l’urgence d’un sommet extraordinaire à partir duquel les dirigeants sud-américains ont su réagir collectivement. Cela ne semble pas être le cas en ce qui concerne la crise actuelle.

En raison des dissensions enregistrées en son sein entre la gauche et la droite, l’UNASUR s’est contentée de créer une commission pour analyser la situation. La présidente brésilienne, Dilma Rousseff, dont le pays est membre fondateur de l’UNASUR, a néanmoins précisé que celle-ci insisterait sur la défense de l’ordre démocratique. Qu’il s’agisse des Amériques ou de l’Amérique latine en particulier, cette crise qui divise politiquement la classe dirigeante pourrait également avoir des conséquences sur le plan économique. Il est donc important pour les États de la région de dépasser leurs clivages idéologiques pour aider le Venezuela à retrouver le chemin de la stabilité, laquelle contribuera sans doute à minimiser les effets pervers de la crise sur les processus d’intégration régionale dans les Amériques.

Cyprien Bassamagne Mougnok – Candidat au doctorat en études internationales et auxiliaire de recherche au Centre d’études interaméricaines

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