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La démocratie vénézuélienne à l'épreuve des tensions populaires

Depuis deux semaines, le Venezuela est le théâtre de manifestations pro et anti-gouvernementale qui ont déjà entrainé la mort de 13 personnes et l’emprisonnement de 200 autres. Si le mouvement visait initialement à s’opposer à l’insécurité et au coût de la vie élevé, il a très vite été investi par l’opposition, qui cherche à faire entendre le mécontent de la société à l’endroit du régime. La situation inquiète beaucoup le gouvernement, dont le maintien au pouvoir dépend en grande partie de l’appui des populations moins nanties du pays. Le gouvernent a dénoncé une campagne de désinformation et il a désigné l’une des têtes dirigeantes de l’opposition, Leopoldo Lopez, comme l’instigateur de la violence. Il a aussi expulsé trois diplomates de l’ambassade des États-Unis à Caracas en les accusant d’avoir appuyé les manifestations.

La démocratie vénézuélienne et l’émergence du chavisme

Lorsque les dictatures proliféraient de toutes parts en Amérique latine au courant des dernières décennies, le Venezuela était l’un des rares pays où la démocratie est restée en place. Pourtant, la tenue d’élections régulières ne garantissait en rien l’absence de corruption ni la gestion efficiente des fonds publics. Les Vénézuéliens ont ainsi vécu de forts épisodes de protestations, comme le « Caracazo » de 1989. C’est dans ce contexte que le lieutenant-colonel Hugo Chavez fit son apparition en tentant un coup d’État, en 1992, contre le président Carlos Andrés Pérez. Après avoir été pardonné de sa condamnation à deux ans de prison pour les événements de 1992, Chavez décida ensuite de participer activement à la vie politique du pays. C’est ainsi qu’il réussit à gagner les élections présidentielles de décembre 1998, en se présentant comme étant le candidat des défavorisés. Dès lors, Chavez mit en place un projet de refondation de la nation, le projet « bolivarien », qui se caractérise notamment par l’anti-néolibéralisme et les politiques sociales généreuses, de même que par la « démocratie participative », un mécanisme de mobilisation permanente qui vise à donner une voix aux populations pauvres, qui constituent la base électorale du chavisme.

Malgré les événements de 1992, il n’est pas juste de prétendre que Chavez a été un dictateur. Son projet a été continuellement légitimé grâce à ses successives victoires électorales ; les chavistes ont gagné 18 des 19 élections qui ont eu lieu depuis décembre 1998. Or, l’une des faiblesses du chavisme demeure évidemment son caractère personnaliste. Après le décès, en mars 2013, du président Chavez, le manque de leadership est devenu particulièrement criant. Nicolas Maduro, ministre des Affaires étrangères sous Chavez depuis 2006, a réussi à se faire élire président en avril 2013, mais il n’a manifestement pas les talents de son prédécesseur. En dépit de son respect rigoureux des prémisses du chavisme, il a du mal à combler le rôle de leader du mouvement; d’autant plus que, provenant du secteur ouvrier, ses relations avec le secteur militaire ne sont pas faciles. Aussi, ses relations avec Diosdado Cabello, actuel président de l’Assemblée nationale et ancien bras droit de Chavez, demeurent très tendues. 

Les manifestations contre le gouvernement et les dénonciations des complots

Le gouvernement a deux bonnes raisons d’être très préoccupé par les manifestations. Tout d’abord, le précédent d’avril 2002, alors que des manifestations orchestrées conjointement avec le soulèvement d’une partie de l’armée avaient expulsé temporairement Chavez du pouvoir, constitue une source d’inquiétude pour le gouvernement. Ensuite, le mécontentement populaire dû à la situation économique érode la base électorale du régime de Caracas. Le bolivar a été dévalué de 33% en février 2013, causant une hausse importante du prix des produits importés ainsi qu’une pénurie de certains biens de base, comme le papier toilette. Ainsi, le taux d’inflation a atteint 56% en 2013 et la valeur officielle du bolivar sur le marché noir est 10 fois plus élevée que sa valeur officielle.     

Depuis qu’il a accédé à la plus haute fonction il y a un peu plus de 10 mois, Nicolas Maduro a déjà dénoncé une douzaine de tentatives de coup d’État : deux conspirateurs principaux ont été ciblés. D’une part, l’une des figures de proue de l’opposition, Leopoldo Lopez – qui a dû comparaître en justice le 18 février dernier – est accusé d’avoir instigué des manifestations violentes et demeure détenu depuis. D’autre part, les États-Unis – dont des diplomates ont été expulsés pour la troisième fois en 10 mois – demeurent l’un des boucs-émissaire favoris du régime vénézuélien. Parallèlement, le gouvernement fait appel à ses propres partisans et organise des marches et manifestations d’appui, ce qui est de nature à favoriser la confrontation.

Ce type de réaction de la part du gouvernement n’est ni nouveau ni innocent, la polarisation étant une stratégie qui a été politiquement très rentable pour le régime depuis qu’il a pris le pouvoir. La fracture que cette stratégie a occasionnée au sein de la société nous force toutefois à en mitiger le bilan. En outre, cette polarisation affaiblit les secteurs de l’opposition partisans du dialogue, comme celui dirigé par Henrique Capriles, candidat présidentiel défait en avril 2013 par une très faible majorité. Un effet similaire se fait sentir du côté gouvernemental, alors que les tensions viennent renforcer les secteurs plus radicaux du chavisme, représentés notamment par Diosdado Cabello, au détriment de Nicolas Maduro et des plus modérés.

Une telle polarisation condamne le pays à une situation de fracture sociale insoutenable à moyen terme. Pour éviter un tel scénario, Heinz Dieterich, auteur de la théorie du socialisme du XXIe siècle – qui constitue le fondement intellectuel de la révolution bolivarien – s’est prononcé en faveur de la formation d’un gouvernement d’unité nationale qui comprendrait Henrique Capriles. Nicolas Maduro a d’ailleurs récemment tenté de se montrer plus conciliant en proposant de nommer un nouvel ambassadeur aux États-Unis afin de rétablir les liens avec ce pays, puis il a invité certains dirigeants de l’opposition à une rencontre au Palais présidentiel de Miraflores. Il a toutefois reçu des réponses négatives à ces deux propositions, ce qui montre que les acteurs impliqués font le pari qu’ils profiteront de l’affaiblissement du président.

Quel avenir pour la démocratie au Venezuela ?

Certains éléments semblent signaler de possibles changements. Au niveau régional, la seule organisation qui a adopté la théorie du coup d’État est l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les Amériques), une entité qui prône l’internationalisation du projet bolivarien au niveau régional et qui est dirigée par le Venezuela. Les autres organisations régionales se sont tout simplement limitées à faire un appel à la paix et au respect de la démocratie, dont l’Unasur (Union de nations sud-américaines). Le Mercosur (Marché commun du Sud), organisation à laquelle le Venezuela a récemment complété son processus d’adhésion, a choisi avoir une réponse similaire.   

Au final, le constat le plus évident que nous pouvons faire est que Maduro n’est pas Chavez et que la gestion de cette crise politico-économique risque d’être une épreuve déterminante pour lui. Aussi, un éventuel départ de Maduro ne garantirait en rien l’arrivée d’un leader – soit de l’opposition, soit du gouvernement – partisan du dialogue et de la voie démocratique. Pour l’instant, l’approfondissement des tensions au rythme de la croissance des morts dans les manifestations bénéficie d’abord aux ailes les plus dures de chaque clan et c’est pourquoi il y a lieu de se demander comment le Venezuela pourra retrouver le chemin de la modération dans un avenir rapproché.

 

Nicolas Falomir Lockhart est auxiliaire de recherche au Centre d’études interaméricaines et candidat au doctorat en études internationales à l'Institut québécois des hautes études internationales.

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