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L'Argentine à l'aube d'un changement de régime ? Rétrospective des années Kirchner et avenir politique argentin

Le 27 octobre dernier, on procédait au renouvellement de la moitié de la Chambre des députés et du tiers du Sénat en Argentine. Le « Front pour la victoire » (FPV) mené par la présidente Cristina Fernandez de Kirchner a maintenu une juste majorité de sièges dans les deux chambres, mais le FPV et ses alliés n’ont obtenu que 33% des voix. Cela ne permet plus d’envisager une réforme constitutionnelle qui, éventuellement, autoriserait un troisième mandat présidentiel, tel que souhaité par certains partisans du FPV. Dans cette foulée, le FPV a perdu dans les quatre plus grands districts du pays, y compris le plus peuplé, soit Buenos Aires. Aussi, l’absence d’un « dauphin » potentiel et la fragmentation de l’opposition ont déclenché, au lendemain des élections législatives d’octobre dernier, une lutte de succession en vue des élections présidentielles de 2015. Bilan des années de « kirchnerisme » et perspectives quant à l’avenir politique de l’Argentine alors que la présidente Cristina Fernandez de Kirchner entame son dernier mandat.

 

Les élections de 2003 ou le début de l’ère « kirchneriste »

L’arrivée au pouvoir de Cristina Fernandez de Kirchner (CFK) en 2007 n’annonçait que la continuation du modèle économique instauré par son mari, Nestor Kirchner. La victoire de cet ancien gouverneur de Santa Cruz résultait davantage du désistement de son plus proche rival – l’ancien président Carlos Menem – que de ses promesses d’en finir avec le marasme économique hérité de la crise de 2001. Malgré tout, le président récemment élu freina la crise économique qui frappait alors le pays, grâce à certaines mesures drastiques, dont le remboursement complet, en 2005, de la dette argentine contractée auprès du FMI.

Peu de gens auraient pu prédire que le virage « kirchneriste » de 2003 se poursuivrait dix ans plus tard; deux facteurs principaux expliquent cette continuité. D’une part, la fragmentation des partis d’opposition après la crise de 2001 et, d’autre part, les appuis que Nestor Kirchner sut obtenir. De fait, il reçut l'appui d’une bonne partie de la société civile grâce à l'attention qu'il accorda tant à la relance économique qu’aux droits de l’homme. Les procès qu’il intenta contre plusieurs cadres de la dictature – mettant ainsi fin à l’amnistie qui les protégeait – lui ont assuré un large soutien populaire et ont contribué à la légitimation du président. Quant à son rejet du néolibéralisme, il lui garantit le support des syndicats et de bon nombre d'entrepreneurs. Malgré sa popularité, il quitta la présidence en 2007 et son épouse, Cristina Fernandez de Kirchner, prit le flambeau; c’est donc sous le signe de la continuité que s’annonça le mandat présidentiel qui allait suivre.

Des tensions croissantes

Rapidement, la présidente nouvellement élue fut confrontée aux crises économiques et financières internationales de 2008-2009, sans compter que le paysage économique argentin était déjà marqué par des taux d’inflation élevés. Pour se relever de ces crises, CFK mit en place des mesures de relance économique jumelées à des politiques publiques qui eurent des retombées somme toute positives. Les investissements dans les travaux publics et l’allocation universelle par enfant en sont des exemples significatifs. Le succès relatif de ces mesures a contribué à la réélection de CFK en 2011 avec 54% des voix. Cependant, un taux d’inflation de 25% combiné à une importante fuite de capitaux lors de l’année 2012 ont été les signes avant-coureurs que le modèle économique argentin s’essoufflait. Pour freiner la fuite de capitaux, le gouvernement décida d’établir une politique monétaire très stricte et l’achat de devises étrangères devint pratiquement impossible. Le dollar américain, que les Argentins avaient l’habitude de se procurer pour se protéger de l'inflation et de la dévaluation du peso, vit sa valeur exploser sur le marché noir.

La popularité de CFK fut ainsi peu à peu compromise et des allégations de corruption visant le vice-président de la République, Amado Boudou, vinrent également entacher l’image de la présidente. Parallèlement, la réputation de l'administration de CFK se détériora chez les gens d'affaires, notamment en raison de mesures telles que la renationalisation des fonds de pension, de la compagnie aérienne nationale (Aerolineas) ainsi que d’une partie des actifs de la compagnie pétrolière YacimientosPetrolíferos Fiscales (YPF). Malgré leur caractère stratégique, ce qui explique l'appui des partis de l'opposition, leur nature a justifié l'association de CFK au président vénézuélien Hugo Chavez,  geste critiqué par les gens du milieu des affaires.

Dans ce contexte, des différends surgirent au sein même du FPV.  Par exemple, le chef de la Confédération générale du travail (CGT), Hugo Moyano, cessa d'appuyer la coalition au pouvoir en raison de la faible place accordée aux syndicats. L’absence d’un successeur naturel à CFK eut pour effet de multiplier les spéculations autour de la possibilité d’un troisième mandat présidentiel ainsi que des ambitions de ses alliés. L’opposition, pour sa part, se fit de plus en plus présente dans le courant de l’année 2012, sans toutefois qu’aucun de ses leaders réussisse à s'imposer. En outre, CFK dut faire face à plusieurs conflits, dont celui impliquant le chef du gouvernement de la ville de Buenos Aires, Mauricio Macri, au sujet du transfert des responsabilités liées au transport public du gouvernement central vers la ville. La popularité du gouvernement de CFK passa ainsi de 63.3% à 38.9% entre octobre 2011 et juin 2012.

Les années Kirchner : un bilan mitigé

Sur le plan économique, les administrations Kirchner ont été caractérisées par l’adoption de mesures opposées aux pratiques néolibérales de la décennie 1990. Issus de la crise financière qui frappa alors le pays, les Kirchner ont voulu s’éloigner du modèle néolibéral, même au risque de provoquer d’autres problèmes. La dette externe et l’ouverture commerciale sont deux exemples qui illustrent bien cette réalité.

Sans accès au crédit international en raison du défaut de paiement de 2001, l’Argentine a renégocié sa dette externe et a recommencé à la rembourser en 2005, en s’appuyant exclusivement sur les surplus commercial et fiscal de l’État. Même si le gouvernement présente la réduction de la dette externe comme un succès, son poids demeure important et le problème est loin d’être réglé. Pour assurer le remboursement sans contracter de nouveaux emprunts, le gouvernement a décidé d’utiliser ses réserves de devises internationales. Or, le succès de cette stratégie a commencé à montrer ses limites, notamment en raison de la réduction de ses réserves de devises internationales. Entre août 2012 et décembre 2013, ces réserves sont ainsi passées de 54 MM $US à 30 MM $US. Toutefois, il faut noter que le déficit énergétique – raison pour laquelle on a nationalisé YPF – a représenté, en 2013 seulement, plus de 10 MM $US de réserves en importation de carburants. La pression sur les réserves internationales est si forte qu’elle ne met pas uniquement en péril la stratégie de remboursement (et l’approvisionnement d’énergie), mais elle fait craindre leur épuisement.    

En ce qui a trait au commerce international, l’État a recommencé à instaurer des mesures protectionnistes afin de favoriser l’industrialisation du pays. Cela a provoqué diverses tensions, principalement avec les partenaires du Mercosur, mais aussi avec certains partenaires commerciaux européens. Parallèlement à cela, l’exportation de certains produits primaires, dont le soya, le blé et le pétrole, a été fortement taxée afin de garantir l’approvisionnement interne et de maintenir un prix raisonnable pour les consommateurs argentins. Sans surprise, ces mesures n’ont pas été bien reçues par les secteurs visés, qui ont fait sentir leur désapprobation lors de la « crise agricole » en 2008. 

Il faut également mentionner que la dépréciation constante du peso et l’inflation propagent l’incertitude dans la société argentine; le peso s’est dévalué en un mois de presque 20% alors que sur le marché noir, le dollar américain dépasse de 50% sa valeur officielle. Craignant que l’écart s’agrandisse davantage, le gouvernement a assoupli sa politique de contrôle, permettant de nouveau aux particuliers l’achat de dollars. Quant à l’inflation, les efforts du gouvernement pour faire respecter les accords des prix se révèlent inefficaces au point que les consommateurs commencent à perdre leurs repères.

Au cours des dernières années, de nombreux changements ont aussi eu lieu sur le plan politique et plusieurs lois concernant les droits de la personne furent également adoptées. Parmi celles-ci, on retrouve la loi sur le mariage égalitaire (26.618) promulguée en 2010. À l’article 2, cette loi stipule que le mariage entre deux personnes de sexes différents ou du même sexe aura les mêmes exigences et effets. Aussi, l’âge de la majorité électorale a été abaissé à 16 ans, mais ce vote n’est pas obligatoire contrairement à ce qui prévaut pour les gens âgés de plus de 18 ans.

Sur le plan de la vie institutionnelle du pays, deux contributions méritent d'être mentionnées. La première est la loi de démocratisation de la représentation politique, de la transparence et de l’équité électorale (26.571), qui stipule que tous les partis participant à une élection doivent bénéficier de la même quantité de publicité dans les différents médias. La deuxième est la loi de démocratisation des médias (26.522), qui interdit les monopoles et régule l'attribution des fréquences selon les recommandations de l’Organisation des Nations Unies.

 La « personnalisation » du chef de l’État est une autre particularité des administrations Kirchner. Comme le suggère Ricardo Sidicaro, sociologue argentin, la fragmentation des différents partis politiques après la crise de 2001 a favorisé un retour de cette personnalisation de l’État à travers son président, phénomène qui fut également observé dans les années dominées par le « péronisme ». Conséquemment, le pouvoir s’est centralisé, ce qui a généré certaines tensions dans les instances judiciaire et législative.

Finalement, avec les résultats des dernières élections législatives et la confirmation que la proposition de prolonger le mandat de la présidente n’aboutira pas,  on voit mal comment Cristina Fernandez de Kirchner pourrait être de la prochaine campagne présidentielle. On en vient naturellement à se demander si le prochain président rompra avec la tradition personnaliste des gouvernements précédents, mais aussi s’il sera, une fois encore, un représentant du péronisme. Sur le plan économique, une question fondamentale s’impose également : est-ce que l’Argentine réussira enfin à retrouver la stabilité économique qu'elle cherche à atteindre depuis plusieurs années suite à l’élection du prochain président ?

Marion Giroux - Candidate à la maîtrise en études internationales et auxiliaire de recherche au Centre d’études interaméricaines 

Nicolas Pedro Falomir Lockhart - Candidat au doctorat en études internationales et auxiliaire de recherche au Centre d’études interaméricaines 

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