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Chili : une société encore divisée, 40 ans après le coup d'État militaire

Le 11 septembre 2013, le Chili a commémoré les 40 ans du coup d’État militaire mené par le général Augusto Pinochet contre le président Salvador Allende. Cet événement, qui s’est déroulé en pleine guerre froide, a bouleversé la vie démocratique chilienne, mais aussi celle de toute l’Amérique du Sud. Retour sur un des événements les plus marquants du 20e siècle ainsi que sur ses répercussions.

 

L’autre « 11 septembre » qui a marqué le monde

C’est à la tête de l’Unité populaire (UP), une coalition de partis de gauche, que Salvador Allende accéda démocratiquement au pouvoir lors des élections présidentielles chiliennes du 4 septembre 1970. Marxiste pour certains et socialiste pour d’autres, Salvador Allende, qui avait déjà participé aux trois précédentes élections présidentielles (1952, 1958 et 1964), avait notamment fait campagne sur les nationalisations de mines de cuivre, de banques et de grandes entreprises. Cela était évidemment de nature à susciter les inquiétudes de la classe bourgeoise chilienne, mais également des États-Unis. En effet, l’arrivée au pouvoir d’un socialiste en pleine guerre froide constituait pour Washington une menace contre ses intérêts politiques et économiques non seulement au Chili, mais dans l’ensemble de la région. Le président américain de l’époque, Richard Nixon, ainsi que son conseiller à la sécurité nationale, Henry Kissinger, craignaient qu’après Cuba, le Chili représente une nouvelle étape du passage de l’Amérique latine dans le camp socialiste. Washington souhaitait également assurer la sécurité des investissements des entreprises américaines dans la région, comme ceux de l’International Telephone and Telegraph (ITT) dans le secteur du cuivre.

Peter Kornbluh, analyste sénior aux Archives de la Sécurité nationale à Washington D.C., a montré l’implication de l’administration américaine dans la déstabilisation politique et économique du Chili dès 1970. Alors que la déstabilisation politique consistait à créer un environnement qui empêcherait l’investiture du président Allende – en favorisant l’organisation d’un coup d’État, par exemple – la déstabilisation économique impliquait quant à elle la baisse du cours du cuivre, la diminution des crédits accordés au Chili et le refus de prêts par des banques comme l’Export Import Bank ou la Banque interaméricaine de développement. Une campagne visant à discréditer le président Allende a également été lancée, notamment à travers le financement de divers médias comme le quotidien conservateur, El Mercurio. Le gouvernement dut ainsi faire face à des manifestations et à des grèves financées par la CIA, telle que la grève des camionneurs d’octobre 1972. C’est dans ce contexte que le lieutenant-colonel Robert Souper a lancé une tentative de coup d’État le 29 juin 1973, le « Tanquetazo », qui échoua suite à l’intervention du commandant en chef de l’armée, Carlos Prats, demeuré fidèle au président Allende. Or, le 11 septembre suivant, la résidence présidentielle, La Moneda, fut attaquée par l’armée de terre, alors dirigée par le général Pinochet. Salvador Allende refusa de se rendre ou de quitter le pays et il fut retrouvé sans vie, ce qui entraina la fin d’un régime démocratique et le début d’une dictature militaire qui devait durer 17 ans.

Les années sombres du cône sud

Dès son installation, la junte militaire décida la dissolution du Congrès, la suspension de la constitution, l’interdiction des partis politiques, la suppression des libertés publiques et l’abolition de la liberté de la presse. Les militaires procédèrent à des arrestations, des actes de torture et des assassinats d’opposants. Pour en finir avec les opposants, la junte militaire organisa « la caravane de la mort », une campagne d’assassinats de membres de l’UP qui fut exécutée à l’échelle du pays par la Direction nationale du renseignement (DINA). Cette police politique dirigée par le général Manuel Contreras fut également active dans la généralisation de la terreur avec les services de renseignement des autres dictatures de la région. L’assassinat du général Prats le 30 septembre 1974 à Buenos Aires par la DINA avec la collaboration des services argentins et paraguayens marqua d’ailleurs le début d’une entente pour éliminer toute menace aux régimes dictatoriaux.

Au milieu des années 1970, le Chili d’Augusto Pinochet, le Paraguay d’Alfredo Stroessner, l’Argentine de Jorge Rafael Videla, l’Uruguay de Juan María Bordaberry, la Bolivie de Hugo Banzer Suárez, et le Brésil d’Ernesto Geisel mirent en place une vaste campagne internationale d’assassinats de dissidents politiques, civils et militaires : l’opération Condor. Comme le rappelle John Dinges, professeur de journalisme à l’Université Columbia, des assassinats et des enlèvements ont alors été commis en Amérique latine, mais également aux États-Unis et en Europe. À titre d’exemple, l’ancien président bolivien, Juan José Torres, enlevé et retrouvé mort le 2 juin 1976 à Buenos Aires, de même que le dernier ministre de la Défense de Salvador Allende, Orlando Letelier, tué à Washington le 21 septembre 1976, font partie d’une longue liste de personnes tuées ou disparues dans le cadre de l’opération Condor. En dix ans, il y eut près de 50 000 personnes assassinées, 30 000 disparus et 400 000 emprisonnements.

L’autre particularité de la crise chilienne fut l’expérimentation du néolibéralisme par les « Chicago Boys », ces économistes chiliens formés à l’université de Chicago, notamment par Milton Friedman. Comme le souligne l’auteur et journaliste Naomi Klein, la dictature a permis à des économistes comme Sergio de Castro ou José Piñera d’instaurer des politiques radicalement néolibérales. Pour la première fois en Amérique latine, on assista à la combinaison d’un libéralisme économique et d’une politique dictatoriale répressive. Cette expérience chilienne a été différemment reprise au Royaume-Uni par Margaret Tchatcher et aux États-Unis par Ronald Reagan. Toutefois, le néolibéralisme chilien connut des difficultés illustrées en 1982 par une perte de valeur de 50 % du peso, un taux de chômage avoisinant 30 % et une baisse des exportations de 18 % ; cela provoqua de nombreuses manifestations, qui furent les premières prémices du retour à la démocratie.   

Un pays toujours divisé malgré le retour de la démocratie

Le référendum du 11 septembre 1980 sur la possibilité d’instaurer une nouvelle constitution qui donnerait un mandat de huit ans à Augusto Pinochet comme président de la République fut une autre étape importante pour le pays. La victoire du « non », défendu par la « Concertation » – coalition de centre gauche – lors du référendum du 5 octobre 1988 et qui portait sur le renouvellement du mandat du président Pinochet marqua le retour à la démocratie. Cette victoire fut consolidée par l’élection de Patricio Aylwin, candidat de la Concertation lors du scrutin présidentiel du 14 décembre 1989.

Héros pour les uns, criminel pour d’autres, Augusto Pinochet est décédé le 3 décembre 2006 sans avoir été jugé, notamment en raison de son état de santé et de son immunité, même s’il a fait l’objet de plaintes au niveau international. Aujourd’hui, la société chilienne reste divisée sur le coup d’État de 1973 ainsi que sur la période militaire qui s’en suivit. Le devoir de mémoire reste difficile tant l’opposition entre les partisans de Salvador Allende et ceux de la junte militaire est forte. Cette polarisation risque d’animer le scrutin présidentiel du 17 novembre 2013, dont les deux candidates favorites à la succession de Sebastián Piñera sont l’ancienne présidente Michèle Bachelet, et Evelyn Rose Matthei. L’histoire de ces deux candidates illustre très bien la division de la société chilienne puisque le père de la première, le général Alberto Bachelet, a été assassiné par la dictature alors que celui de la seconde, le général Fernando Matthei, fut membre de la junte militaire. La consolidation de la démocratie passe aussi par la réduction des inégalités et le mouvement étudiant pour la gratuité de l’éducation qui agite le pays depuis 2011 vient rappeler au Chili et aux autres pays de la région la nécessité de lutter contre ces inégalités qui caractérisent l’ensemble de l’Amérique latine.

Mamadou Lamine Sarr – Candidat au doctorat en science politique et auxiliaire de recherche au Centre d’études interaméricaines

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